Draps au sol, verres de rosé, ciel ouvert : l'été où le cinéma a quitté les salles obscures
Photo: Txllxt TxllxT, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il est 21 h 30, un vendredi de juillet. Sur la pelouse de la Villette, à Paris, les draps et les transats s'étirent à perte de vue. On débouche un rosé, on partage un houmous, on discute en attendant la nuit. Puis l'écran géant s'illumine, et plusieurs milliers de personnes se taisent d'un coup. Bienvenue dans le plus grand cinéma à ciel ouvert de France — un cinéma où l'on vient autant pour le film que pour ce qui se passe autour.
Un rendez-vous devenu rituel
Difficile de dater précisément le début de la folie du plein air, mais l'Étrange Festival et surtout le Festival du Cinéma en Plein Air de la Villette, né il y a plus de vingt-cinq ans, y sont pour beaucoup. Là où la séance classique impose sa chaise étroite et son ticket à 12 euros, la projection en plein air propose un tout autre contrat : gratuit ou presque, détendu, convivial, familial.
« Les gens arrivent deux heures avant pour s'installer, manger, discuter. Au début, ça nous a inquiétés : on se disait qu'ils ne venaient pas pour le cinéma », confie un organisateur d'un festival en région. « Puis on a compris que c'était exactement ça, l'idée. Le film est le prétexte, la soirée est le produit. »
Le succès est massif. La Villette revendique chaque été plus de 100 000 spectateurs sur un mois. Et le phénomène déborde largement de la capitale : Bordeaux, Lyon, Marseille, mais aussi d'innombrables villages qui transforment leur place ou leur château en salle obscure improvisée dès que les beaux jours arrivent.
La technique du grand large
Projeter en extérieur, ce n'est pas si simple. Il faut un écran de dix, quinze, parfois vingt mètres, un projecteur assez puissant pour percer l'obscurité, et une équipe qui surveille la météo comme le lait sur le feu.
« Notre pire ennemi, c'est le vent », explique un technicien itinérant qui fait tourner des séances dans trois départements. « Un écran gonflable qui prend une rafale, c'est la panique assurée. On a appris à lester, à haubaner, à regarder les bulletins météo trois fois par jour. »
Et puis il y a la lumière. Impossible de commencer avant le crépuscule complet, ce qui pousse les séances à démarrer tard, parfois vers 22 h 30 en plein été. Un décalage qui participe du charme : la séance commence quand la nuit le décide, pas l'inverse.
Pourquoi ça marche si bien
Les raisons du succès tiennent sans doute à un mélange subtil. Il y a d'abord la nostalgie : le ciné en plein air évoque les projections du coin du village, l'époque où la séance était un événement collectif plutôt qu'une consommation individuelle.
Il y a ensuite l'argument économique, indéniable en cette période où le prix du billet grince. Une soirée à la Villette, c'est le budget d'un pique-nique, pas celui d'une sortie en amoureux au multiplexe.
Et puis il y a cette liberté retrouvée. Au plein air, on peut chuchoter, se lever, arriver en retard, repartir avant le générique. Le spectateur n'est plus captif : il est invité. « Les gens osent des choses qu'ils ne feraient jamais en salle », sourit une habitué de la Villette. « L'été dernier, on s'est retrouvés à chanter sur les chansons d'un musical, tout le monde ensemble. Vous imaginez ça au UGC ? »
La programmation, un art d'équilibriste
Choisir les films d'un festival en plein air, c'est un exercice délicat. Il faut des œuvres qui plaisent à un public très large — familles, couples, groupes d'amis — tout en gardant une identité. Les classiques revisités font souvent recette : Les Demoiselles de Rochefort, La La Land, Le Grand Bleu remportent chaque été un succès d'estime. Les avant-premières, elles, attirent les amateurs de nouvelles images.
« On cherche le film qu'on a envie de partager, pas seulement de voir », résume un programmateur. « Un film trop intime se perd sur une pelouse de 5 000 personnes. Il faut de l'énergie, de la lumière, des images qui portent loin. »
Et demain, la pelouse pour tous ?
Le modèle essaime. Des collectifs se montrent dans les quartiers populaires, des ciné-clubs de village attirent désormais des spectateurs à une heure de route à la ronde. Certains y voient un simple effet de mode estival ; d'autres, une vraie redéfinition de la séance collective à l'heure du streaming.
Car c'est peut-être là la vraie leçon : à l'heure où l'on regarde des films tout seul sur son canapé, le plein air réinvente l'inverse — un film regardé à des milliers, sous le même ciel, avec le même frisson quand la nuit tombe et que l'image apparaît. Le cinéma n'avait pas besoin d'un bâtiment pour exister. Il avait besoin de nous, rassemblés.
Cet été encore, les draps seront étalés sur les pelouses. Prenez un plaid : la nuit tombe vite, et personne n'a envie de partir avant la fin.