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La tour de contrôle du popcorn : 12 heures avec les projectionnistes du plus gros multiplexe de France

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La tour de contrôle du popcorn : 12 heures avec les projectionnistes du plus gros multiplexe de France

Photo: Sascha Pohflepp, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

18 h 15. Dans le couloir qui mène à la cabine de projection, l'odeur du pop-corn sucré s'infiltre partout, jusque dans les interstices des portes blindées. Ici, à une demi-heure de Paris, le plus grand multiplexe de France s'apprête à vivre sa soirée de samedi, celle qui concentre à elle seule plus de spectateurs que certaines salles d'art et essai en un mois. Et tout commence en haut, derrière une vitre que personne ne regarde jamais.

Le rituel des serveurs, alias les films

« Un film, aujourd'hui, c'est un fichier. Un gros fichier, mais un fichier », résume Karim, chef projectionniste depuis quinze ans, un badge autour du cou et un café refroidi à la main. Fini l'époque des bobines de 35 mm qu'il fallait découper et raccorder à l'aveugle. Place aux disques durs cryptés, livrés par la Fourgonnière, qu'il faut déverrouiller avec une clé KDM — une sorte de mot de passe temporaire valable pour une salle et des horaires précis.

Le rituel est immuable : chaque copie est testée salle par salle, image et son. Ce soir, quatorze écrans fonctionnent, dont deux IMAX et une salle Dolby. Sur l'écran de contrôle central, quatorze vignettes scintillent comme autant de postes de surveillance. « Si une vignette devient noire, on sait avant le public qu'il y a un problème. Enfin, presque avant », sourit-il.

20 h 03 : l'heure où tout peut basculer

Le pic d'affluence, c'est entre 20 h et 20 h 30. Les équipes d'accueil jouent les chefs d'orchestre : contrôler les billets, orienter vers les bons étages, gérer le couple qui s'est trompé de séance VF et qui voulait la VOST. Les quiproquos font partie du quotidien. « La semaine dernière, un monsieur s'est installé dans la salle 8 alors qu'il avait un billet pour la 6. Il a regardé vingt minutes du mauvais film. Il n'a rien dit. Il a juste dit que « l'intrigue était bizarre ». »

Dans la cabine, on rigole, mais on reste concentrés. Un lancement de séance raté, c'est le début d'une réaction en chaîne : des spectateurs qui ressortent, un appel radio, un redémarrage. « La règle d'or, c'est de ne jamais laisser une salle dans le noir sans image plus de trente secondes. Après, les téléphones sortent, et là, c'est la jungle. »

La guerre des écrans allumés

Parce que oui, le vrai adversaire des équipes de salle n'est ni la panne ni la file d'attente : c'est le téléphone. Écrans qui s'illuminent au milieu de la scène d'action, snaps envoyés en pleine réplique culte, gamins qui regardent TikTok avec le son. Les agents de prévention, identifiables à leurs vestes noires, patrouillent en continu.

« On ne fait plus de la prévention, on fait de la diplomatie », confie Sarah, cheffe de salle. « Il y a ceux qui s'excusent et éteignent, et ceux qui vous répondent qu'ils ont payé leur place. Ceux-là, on les recadre. On a même un mot interne : on parle de « rappel à l'ordre cinématographique ». » Le pop-corn renversé, lui, reste le délit le plus courant de la soirée — et le plus collant.

Ce que le public ne verra jamais

23 h 40. Les dernières séances tournent. Dans la cabine, on prépare déjà le lendemain : vérification des KDM qui expirent à minuit, nettoyage des objectifs des projecteurs, contrôle de la 3D pour la matinée du dimanche. Au sous-sol, les nettoyeurs entrent en scène pendant que les derniers génériques défilent.

Karim regarde une dernière fois ses quatorze vignettes. « Les gens pensent que le cinéma, c'est l'écran. En vrai, c'est tout ce qu'il y a autour : la moquette, le son calibré, la clim à 19 degrés, le pop-corn. Nous, on veille sur tout ça pendant que les autres regardent ailleurs. »

Demain, la même chose recommencera. Et si tout se passe bien, personne ne le remarquera. C'est exactement le but.

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