Gérardmer a-t-il encore la cote ? Enquête sur la survie du cinéma de genre à la française
Photo: Kalai Ramu, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il y a encore vingt-cinq ans, se rendre à Gérardmer fin janvier relevait du pèlerinage. Des milliers de fans remontaient les Vosges pour trois jours de frissons, de projections jusqu'à l'aube et de rencontres avec les monstres du cinéma fantastique. Aujourd'hui, le festival résiste, mais la fréquentation n'est plus celle du grand époque. Alors, le cinéma de genre français est-il en train de mourir — ou de se réinventer ailleurs ?
Le crépuscule des cathédrales du fantastique
Le constat est sévère sur le papier. Fantastic'Arts de Gérardmer, héritier du festival d'Avoriaz, a traversé des décennies chaotiques : baisses de subventions, éditions fragilisées, public vieillissant. Son ancien alter ego bruxellois, le BIFFF, tire mieux son épingle du jeu, mais dans l'Hexagone, les grands rendez-vous du genre peinent à retrouver leur aura d'antan.
Les raisons sont multiples. La concurrence des plateformes, qui déversent chaque mois des séries d'horreur et de science-fiction directement dans les salons. Le vieillissement d'un public de fidèles qui venait autant pour l'ambiance — concours de déguisements, nuits blanches, dédicaces — que pour les films. Et surtout, pendant longtemps, une production française du genre confidentielle, incapable d'alimenter les compétitions en œuvres ambitieuses.
Mais le genre n'a jamais aussi bien porté chez les cinéastes
C'est là que le tableau se brouille. Car en creusant un peu, on découvre une tout autre réalité : les réalisateurs français du fantastique n'ont jamais été aussi demandés. De plus en plus d'entre eux signent des projets pour les grands studios américains, réalisent des séries d'horreur à succès pour les plateformes ou voient leurs longs-métrages acclamés dans les festivals internationaux, de Sundance à Sitges.
Le paradoxe est donc là : le cinéma de genre français est en meilleure santé créative que jamais, mais il s'exporte mieux qu'il ne se célèbre chez lui. Les films d'horreur à la française qui cartonnent sur Netflix — souvent des histoires de monstres, de cultes ou de familles détraquées ancrées dans le terroir — trouvent leur public sur l'écran du salon plutôt qu'au festival de montagne.
La relève vient des marges
Dans l'ombre des grands rendez-vous, une nouvelle génération de festivals de niche a pris le relais. Des événements plus petits, plus pointus, plus urbains aussi : festivals dédiés au cinéma d'horreur à Paris, Nantes ou Toulouse, conventions de fans, séances événementielles dans les cinémas indépendants, nuits du fantastique dans les ciné-clubs. Le format change, l'adrénaline reste.
Ces nouveaux rendez-vous misent moins sur le glamour des montées de marches que sur la proximité : masterclass intimistes, courts-métrages de jeunes talents, rencontres avec les effets spéciaux faits main. Une économie du genre plus modeste, mais peut-être plus durable.
Alors, faut-il enterrer Gérardmer ?
Surtout pas, répondent ses défenseurs. Le festival vosgien a entamé sa mue : programmation plus ouverte, présence renforcée des séries, invitation de la nouvelle génération de cinéastes français. Le lac gelé de Gérardmer reste un décor unique, et il y a quelque chose d'irremplaçable à découvrir un film d'horreur dans une salle de 1 200 places où l'ensemble du public sursaute en même temps.
Le cinéma de genre français n'est pas mort : il a simplement quitté le centre pour la périphérie, le grand festival pour le micro-événement, le national pour le mondial. Les monstres, eux, n'ont jamais eu aussi bien conscience. Reste à savoir si les institutions sauront suivre — ou si, comme dans tant de films fantastiques, elles ne verront arriver la nouvelle vague qu'une fois qu'elle sera déjà parmi nous.