Personne ne les regarde, tout le monde les bouscule : trois secondes dans la peau d'un photographe de tapis rouge
Photo: Giles Laurent, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Il est 18 h 12, porte de Pantin, et Malik tient son boîtier depuis vingt minutes sans avoir déclenché une seule fois. Devant lui, un mur de dos, de sacs photo et de perches. Derrière, un agent de sécurité qui scande « on avance, on avance ». Dans huit minutes, la tête d'affiche sortira du van noir. Il aura alors, estime-t-il, « trois secondes, quatre si le type de la sécu est de bonne humeur ». Le reste de la soirée, personne ne le regardera. Ce soir-là, en revanche, tout le monde l'aura bousculé.
Le mur des trois secondes
« Un tapis rouge, c'est un couloir de quarante mètres où soixante photographes se disputent douze places », résume Malik, 34 ans, pigiste pour trois agences et deux sites people. La géographie du poste est un art en soi : les premiers rangs, côté gauche, reviennent aux grosses agences qui ont payé leur accréditation ; les indépendants héritent des angles morts, derrière les caméras de télévision, ou du fameux « coin des mariages », là où l'on ne distingue que des épaules et des nuques.
La consigne est toujours la même : tenir sa position. Un pas de côté pour laisser passer une consœur, et l'on se retrouve derrière la haie de fans, avec vue plongeante sur un dos. « La dernière fois, un confrère a reculé d'un mètre, il a fini la soirée dans le hall, à photographier des affiches », raconte-t-il à moitié mort de rire.
« Spray and pray »
Dans le métier, la méthode a un nom : « spray and pray ». Comprendre : arroser. Rafale à vingt images par seconde, mise au point continue, tri plus tard. Sur une avant-première parisienne, un photographe repart facilement avec 1 200 fichiers pour six images réellement publiées. « Le calcul est simple : sur 1 200, j'en garde quarante d'exploitables, et sur quarante, l'agence en vendra peut-être deux », explique Sarah, 29 ans, qui couvre trois à quatre projections par semaine.
Le vrai travail commence à 23 h, dans un appartement du 11e arrondissement, devant un écran de 27 pouces. Dérawtisation, recadrage, retouche des reflets sur les robes, et surtout la course aux formats : vertical pour les réseaux, horizontal pour les sites, 4/5 pour les portails. « On livre en moyenne en trente-cinq minutes. Au-delà, la story est morte. »
Les consignes de l'attaché de presse
Avant chaque projection, un mail tombe. Parfois trois. On y trouve l'essentiel : l'heure d'arrivée des invités, la liste des personnalités « attendues », et une série de consignes qui n'a rien d'anecdotique. « Pas de photo à la descente du van », « ne pas demander de pose avec l'équipe », « ne pas cadrer les enfants ».
Certaines instructions sont plus faciles à écrire qu'à tenir. « On nous demande régulièrement d'éviter la doublure, ou de ne pas shooter l'agent », sourit Sarah. Et puis il y a ces demandes de relecture, ces fameux droits de regard que certains services de presse tentent d'imposer après coup. « Sur un tapis rouge, en pratique, c'est impossible. Mais ils essaient quand même. »
Le cliché qui fait la semaine
Il y a les images de routine : la star, le réalisateur, la poignée de main, le sourire face caméra. Et il y a l'autre, celle que tout le monde guette : l'instant décalé. Un fou rire en pleine bourde, une robe qui s'accroche, un regard échangé avec un figurant en costume trois pièces.
« Un bon tapis rouge, c'est 90 % de photos propres et 10 % de photos racontables », résume Malik. Certains clichés ont bâti la réputation de leurs auteurs ; d'autres ont créé des ennuis durables. « J'ai vu un confrère se faire blacklister par une boîte de prod pour un cadrage malheureux. Le type avait juste attrapé le mauvais dixième de seconde. »
La pression monte encore d'un cran depuis que le marché s'est resserré. Les grandes agences photo ont réduit leurs équipes, les sites people travaillent beaucoup en échange de visibilité, et une partie des images se vend désormais à l'unité, à des tarifs tirés vers le bas. « On est payés à la pige, avec un fixe ridicule. Ce qui fait vivre, ce sont les reventes. »
Retour au disque dur
À 22 h 40, la salle applaudit, le générique défile, et Malik plie son trépied. Personne ne lui dit merci. Un attaché de presse lui adresse un signe de tête en criant un prénom, le flot des invités s'engouffre dans le cocktail, et le tapis est roulé en quatre minutes.
Il rentre à pied jusqu'à République, l'appareil sur l'épaule, et commence à trier dans le métro. « Le plus drôle, c'est qu'on passe notre vie à fabriquer l'image des autres. Et nous, il n'y a jamais personne pour nous photographier. »
Demain, il remet ça. Un autre couloir de quarante mètres, un autre van noir, trois secondes, et un disque dur qui n'attend qu'une chose : que quelqu'un, quelque part, clique dessus.